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Guide en mer Souvenirs de navigations, de voiliers et de bateaux

En Sun Fast 3200, j'ai pris 40 noeuds pour les beaux yeux de ma douce

Roland Fardeau
En Sun Fast 3200, j'ai pris 40 noeuds pour les beaux yeux de ma douce

C’est terrible ce froid en France et cet hiver qui n’en finit pas. Il y a certainement un truc qui cloche. Pourquoi on se tape toutes les dépressions, la pluie et les vents du nord réservés d’habitude aux pays du nord. On ne parle que de çà. Encore un coup de Trafalgar des Anglais. Mais franchement on en a marre ! Heureusement que j’avais décidé l’été dernier de laisser le bateau à Valence en Espagne. La bonne idée providentielle qu’il fallait pour naviguer au chaud en amoureux 8 jours aux Baléares grâce aux ponts du 1 mai. Les statistiques d’ensoleillement sont de 90 %. De plus, les vols ne sont pas chers. Pour parfaire le tableau et pour gagner du temps, un soir à la maison, dans un élan de générosité, Et oui, c’est important de le préciser pour la suite de mon histoire, je propose de naviguer  tout seul de Valence aux Baléares ( 2 jours à vol d’oiseau) et de faire gagner à Nathalie du temps en prenant un vol direct pour Palma. Je n’ai pas eu besoin d’insister pour avoir son accord. Un geste d’élégance tout à mon honneur même si, je vous l’avoue, je savoure ce petit mélange de plaisir et d’insouciance de me retrouver seul à bord.

 

Je suis sur le quai au Club Nautico de Valencia et déjà une question me taraude l’esprit. Mon Sun Fast 3200 a t’il passé l’hiver sans problème ? Bonne surprise,  le bateau est niquel extérieurement et pas une goutte d’humidité à l’intérieur. Super. A peine monté à bord, je retrouve mes automatismes et pendant quelques heures c’est le branle bas de combat.   Sortir les voiles,  recharger les batteries, contrôler les vannes, arroser de WD40 les zones de frottements, vérifier le niveau de gas oil et de butane, remplir le réservoir d’eau, allumer l’électronique, vérifier les feux de mats, et enfin se taper une petite plongée dans l’eau saumâtre pour enlever mes sacs poubelles qui enroulent les safrans et l’hélice. Une petite astuce qui évite d’avoir des coquillages sur ces parties où il n’y a peu d’antifouling. J’ai  juste une journée devant moi avant de partir pour Palma à plus de 120 milles à l’Est. 30 heures de nav. c’est une petite virée de tafiole. De plus, le temps est magnifique avec juste une petite brise très douce qui vient de la montagne avec un soleil de plomb. C’est parfait, mon objectif est d’arriver avant l’avion de 8 h du samedi pour accueillir Nathalie.

 

Fin d’apres midi, Paco, un ami local qui m’a loué sa place de port, passe me voir pour me montrer son nouveau voilier qu’il a entièrement refait. Un joli Amel des années 70. Dans la conversation, il me dit qu’il ne pourra pas faire la dernière couche de peinture parce qu’ils prévoient de la pluie vendredi et pour le week end. Il me met la puce à l’oreille.. Un dernier point météo pour me rassurer. Effectivement, Ils annoncent du mauvais temps et 30 nœuds d’Est pour le lendemain. J’ai du mal à y croire. Pour le moment, le vent est tombé et grand soleil.  C’est quand même bizarre mais pas question de trainer dans le coin et d’attendre des plombes. Vous imaginez si je ne pars pas, tout mon plan tombe à l’eau. J’envoie un texto : je pars, ne t’inquiète pas je serais à l’heure ma chérie » C’est mon petit péché mignon ; je veux tellement bien faire. Décidé, je file faire des courses. Si vous allez la bas, il faut absolument gouter les oranges pressés au club.

 

Comme il fallait s’y attendre, ce jeudi matin le vent est passé à l’Est. Pile poil dans ma direction.  De plus, il est déjà établi à presque 20 nœuds. Petite consolation, le ciel est dégagé. Inutile de se voiler la face, la situation est quand même bien moche. Coup de fil à Paco pour avoir son avis. Quelques minutes plus tard, il me rappelle pour me donner un bulletin local pas très encourageant. Je fais un saut au club pour revérifier la météo que je compare avec un fichier grib sur mon Ipad pris avec le Wifi du port.  Du coup, j’ai un bon recoupement des conditions. Bon je suis seul donc je n’engage pas la vie de quelqu’un d’autre, puis j’ai un bon bateau et une bonne expérience du large. La méditerranée je connais bien.  Tu pars en slip et tu te retrouves en combinaison de plongée. Mais, rien de grave. Combien de fois, je me suis fait avoir. Allez,  Il faut prendre une décision.  De toute façon je vais vers le large et apparemment le gros de l’orage va passer cette nuit quand je serais par 1000 m de fond à l’abri de toutes côtes. Allez, J’ai envie de faire confiance dans ma bonne étoile. De toute façon, on m’attend de l’autre côté ( çà c’est toujours la genèse du drame et pourtant çà part toujours d’un bon sentiment). Vas y mon pote, amuse toi.  En préparant le bateau, je me dis que je ne suis pas une petite fiote. Il faut se rassurer comme on peut. Bien décidé, je prépare un ris et j’endraille le solent ; Je n’ai pas d’enrouleur mais des voiles d’avant classiques.  Je vérifie que l’AIS fonctionne bien – La zone est bourrée de cargo qui remonte de Gibraltar et de ferries entre les îles - et à 9 h je hisse la GV .

 

En sortant du port, je jubile comme un enfant qui a retrouvé son jouet. Je file à plus de 6 nœuds sous voiles  et le décor est magnifique. J’ai droit à une belle navigation comme on l’aime certes bien musclée mais au moins je serais à l’heure. Je règle le pilote sur 85° en route direct au bon plein et je décide de me faire un petit café et une grosse tartine de Nutella. Croyez moi cette journée du jeudi 25 avril a été un bonheur sur l’eau. Des dauphins, du plaisir à la barre, de la sérénité et de la vitesse. Je vous laisse imaginer. Et puis à la tombée de la nuit, une série de petites choses commencent à m’alerter.  D’abord, le vent forcit doucement et tourne de plus en plus vers l’ouest m’obligeant à perdre le cap direct. Ca, ce n’e n’est pas bon pour le moral. Je reprends un ris dans la GV et je continue au prés sous IRC. Deuxième indice fâcheux, il fait plus froid et les vagues commencent à envahir le pont avec parfois une montagne d’eau à affronter de face. Dans ces moments là, on ne fait pas le malin. Cette fois, je prends la situation très au sérieux ; Je me prépare comme si je devais affronter l’Everest par la face nord ; Je m’harnache au cockpit et j’enfile mon ciré et mes bottes. Il est 22 heures et le vent monte de plus en plus en quelques minutes. Je vois des feux qui me semblent assez proches. Il pleut des cordes. Je scrute mon AIS et je vérifie les positions des bateaux. De ce côté là, je suis tranquille.

 

D’un coup, le voilier s’arrête violemment après une chute libre à tout casser comme si la mer avait disparu. Je perds le contrôle du bateau et je me retrouve projeté sous le vent retenu par la sangle de mon harnais ; Ma jambe se heurte au winch et ma tête au rebord du hiloire. Un peu sonné, je me redresse. Toute l’électronique s’est arrêtée sauf le pilote. Le mât est toujours là. Ouf. Le bateau reprend sa gîte. Coup d’œil à l’intérieur ; je vois de l’eau sur les rebord des planchers. Pas de panique ; Je vais voir ce qui se passe. Je goûte l’eau c’est de l’eau douce. Ok pompe de cale en route. La situation s’empire de plus en plus. Dans ma tête, je me repasse la liste des choses à faire en cas de naufrage. Le bib, mes affaires.. et d’un seul coup je repense que je n’ai pas enlevé le cadenas du coffre à bib. Avec difficulté, je trouve la clé qui se trouvait à sa place et je vérifie que le bib est facile à enlever. De toute façon, il faudrait que je vois le bateau couler pour quitter le bord (conseil avisé de VDH lors du stage de survie ISAF qui en a vu des bateaux abandonnés).   

 

Et çà continue, il est deux heures du matin quand l’Ambiance tourne au Titanic. Les vagues viennent de partout et le vent siffle dans les haubans. La bouée couronne se détache de son support et part à la mer. Le vent doit frôler les 50 nœuds (c’est ce que j’ai appris le lendemain en arrivant à Palma) .. Je ne sais pas comment je fais pour tenir le coup. J’ai veillé toute la première partie de nuit à la barre essayant de tenir le bateau face aux vagues et de ne pas trop me faire coucher par le vent. La Grand Voile souffre vraiment. Il faut affaler sauf que la drisse complétement libre n’agit pas sur la GV et je n’arrive pas à me mettre face au vent (la latte forcée du haut de la grand voile coince le coulisseau) et surtout difficile de me tenir debout sans risquer de partir à la mer. Je ne suis pas en survie mais çà ressemble presque à çà. J’aperçois la latte du haut qui déchire la chute. Je suis toujours face au vent mais impossible d’affaler. Si je dois prendre la fuite vers Ibiza à 50 milles sous le vent, Nathalie comprendra. A force d’essayer à passer d’un bord sur l’autre dans un drôle d’inconfort, j’arrive enfin à affaler. Le vent hurle toujours et la mer est impraticable mais le risque de casser est passé. Je renvoie un bout de foc et j’avance doucement vers Palma en tirant des bords. Ma ténacité a payer. La nuit a été longue sans repos et au petit matin j’aperçois enfin l’île. Il me faudra encore plus de 8 heures pour arriver au port. Mission accomplie. La bonne idée de partir seul offre au moins un avantage : Nathalie va continuer à aimer notre voilier et va connaître le meilleur. Les jolies « cala » de rêve de Majorque … mais quelle belle histoire.     

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